Des gros vélos sur le grand écran

Le cinéma a-t-il quelque chose à nous dire de notre métier et de ses évolutions?

Des gros vélos sur le grand écran

Temps de lecture estimé : 4 minutes.

En cette période faste de récompenses dans le milieu du cinéma (coucou les Césars et les Oscars), nous sommes allé.es voir si nous autres cyclo-logisticien.es avions eu droit à notre coup de projecteur.

A nos lectrices et lecteurs : Tout ceci n’a pas de prétention exhaustive, n’hésitez pas à nous signaler des œuvres significatives passées sous le radar !

Pas de vélo pour les gros biceps (début XXème jusqu’aux années 70)

Avant tout, il faut bien dire que l’objet vélo, et plus encore le vélo-cargo, a très peu inspiré les cinéastes du monde entier. Surtout s’il est comparé à d’autres moyens de locomotion, comme la voiture ou même le cheval. Pensons à tous les westerns, les films de chevalerie ou de cape et d’épée, Zorro! On ne compte plus les films qui reposent largement sur le fétichisme du moteur, de Bullitt à Fast and Furious en passant par Mad Max. Ce sont des visions largement fantasmées, qui trouvent un écho massif auprès du grand public et façonnent nos imaginaires et notre relation à ces objets. Les motos possèdent leur Marlon Brando de l’Équipée Sauvage et Easy Rider ; les avions Top Gun. La maîtrise de tous ces véhicules ne s’affranchit pas d’un fort biais de genre. Pour tous ces exemples, le moyen de locomotion agit comme un exhausteur de masculinité pour son possesseur. Cara Daggett, dont nous vous recommandons les travaux, parle même de “pétro-masculinité”1! Dans un autre registre, même l’humble scooter a son image iconique, avec Audrey Hepburn en croupe du Vespa de Gregory Peck dans Vacances Romaines. Le réalisateur laisse une femme s’emparer d’un scooter… toutefois innofensif.

Il n’y aurait donc pas de mythologie du vélo au cinéma… Trop proche, trop quotidien, trop associé à l’effort ? Pour ce qui est du vélo-cargo, c’est encore plus maigre.

Nous noterons que le tout premier film jamais projeté de l’histoire de l’humanité, La sortie des usines Lumières, qui ne montre pas grand chose en quelques dizaines de secondes, contient tout de même des vélos. Les tout premiers vélotafeurs de l’histoire, capturés pour mémoire, par les tout premiers cinéastes, avec leurs superbes canotiers vissés sur le crâne. Des early adopters en somme.

Le vélogistique, attribut d’une classe laborieuse (après-guerre)

Pour la logistique en tant que telle, cela correspond d’abord à l’âge d’or du triporteur. L’accent est mis sur l’aspect populo, prolétarien, parfois franchouillard, avec une forte dimension sociale. En 1936, l’année du Front Populaire, Jean Renoir réalise Le Crime de Monsieur Lange, le récit d’un groupe de travailleurs qui virent leur patron. Pour faire vivre le quartier populaire, il introduit un personnage de jeune voisin livreur en triporteur. En 1948, c’est dans un petit village que Jacques Tati situe son facteur-cycliste fasciné par les méthodes américaines (La Poste ! Pionnière et toujours pilier de la cyclo-logistique). Plus tard, Darry Cowl et son Triporteur (1957) apparaîtra aussi sur les écrans. Dans un tout autre registre, et sans aborder la livraison exactement, Vittorio De Sica réalise Le voleur de bicyclette en 1945. Considéré comme l’un des meilleurs films de tous les temps, ce film-manifeste du néo-réalisme met en scène un colleur d’affiche à vélo qui se fait voler son outil de travail. Il s’agit bien d’un travailleur à vélo, pas exactement un cyclo-logisticien. Il correspond cependant bien à l’esprit de ce premier âge de la cyclo-logistique au cinéma : modestie des protagonistes, le vélo est l’instrument de la résilience et du dénuement. Les personnages en vélos ne sont pas pris au sérieux (Jour de Fête, Le Triporteur), ou des victimes de la société (Le Crime de Monsieur Lange, Le Voleur de bicyclette). On est très très loin de l’héroïsation d’Hollywood, qui délaisse totalement le sujet.

Les héro.es font du… fixie (à partir des années 1980!)

Les choses changent avec ce qu’on pourrait appeler le deuxième âge de la cyclo-logistique à l’écran, qui apparaît dans les années 80. Entre-temps, le tout voiture a balayé les sociétés occidentales, les triporteurs ont disparu corps et bien, le facteur à vélo des campagnes françaises est passé définitivement à l’utilitaire. Les années 60-70 sont une sorte de désert cyclo-logistique.

Mais une nouvelle figure apparaît, avant tout aux États-Unis : le coursier à vélo urbain, libre, un peu sauvage, en marge de la société, tatoué, un peu punk.

Quicksilver inaugure le genre en 1986, avec Kevin Bacon en ex-trader qui se ré-invente coursier au sein d’une communauté haute en couleur… Clairement, nous ne recommandons PAS ce film, qui voit Bacon accompagner sa petite amie danseuse dans une chorégraphie sur son fixie, entre autres séquences un peu absurdes. Nous pouvons faire confiance à Bacon lui-même dans son appréciation du film : “Le plus bas point de ma carrière”.

En 2000, dans la série Dark Angel, Jessica Alba incarne une justicière dans un Seattle dystopique, qui occupe ses journées en étant coursière. En 2012 c’est Premium Rush avec Joseph Gordon-Levitt qui “fixe” mieux que personne ce nouvel imaginaire : amour du risque, liberté, frénésie urbaine, esprit de compétition, sentiment communautaire entre coursiers (pas beaucoup de coursières…). C’est une mythologie du vélo, et spécialement du pignon fixe, qui s’incarne à travers la logistique urgente et légère. Nous aurons donc finalement notre héroïsation hollywoodienne ! Ce topos se retrouve aussi dans le très mal noté Alley-cat (2016), dont nous ne connaissons que la bande-annonce, ou bien au tout début de Tomb Raider (2018). Spoiler alert, Lara Croft y sème la crème des coursiers londoniens lancés à ses trousses dans le cadre d’une compétition informelle.

A cela, nous sommes très tenté.es d’ajouter un film qui traite plus de balai-logistique, mais qui nous semble bien s’insérer dans le corpus : Kiki la petite sorcière d’Hayao Miyazaki, réalisé en 1989. Le titre anglais est déjà plus explicite : Kiki’s delivery service. Résumé : Une sorcière adolescente devient coursière sur son balai volant pour subvenir à ses besoins. Elle galère, n’a pas de thune, découvre la ville, affronte les éléments : elle est des nôtres. Si cela ne suffit pas, ajoutons que nous connaissons au moins un.e coursier.e qui s’est tatoué Kiki sur l’avant-bras par solidarité. C’est donc validé, elle est notre sœur messagère.

Tous ces films du deuxième âge tracent un portrait plutôt fidèle de ce que nous connaissons des coursier.es : Pas un vrai choix de carrière, mais plutôt quelque chose d’envisagé temporairement avant un autre métier (trader, archéologue-exploratrice, sorcière, avocat pour Joseph Gordon-Levitt). Le métier en soi est déjà un pas de côté. Rappelons nous de Mike Ross dans la série Suits qui oscille entre son appartenance au milieu coursier mais termine avocat dans un cabinet privé de renom aux côtés du fameux Harvey Specter. L’aspect trépidant, aventureux, lié au petit vélo noyé dans la jungle urbaine, et à la livraison urgente, sert de support narratif. Le contraste est frappant avec les triporteurs d’antan, liés aux tournées récurrentes, et aux petits artisans. Les héro.es sont systématiquement jeunes, voire très jeunes, et les caractéristiques de l’urbanité exacerbées (densité, cohue, vitesse, solitude) Surtout, les femmes ont fait leur apparition ! Une avancée très appréciable, même si ne nous voilons pas la face, pour le coup, le cinéma a un peu d’avance sur la réalité, tant le milieu reste encore très masculin.

A quand la cyclo-logistique, en haut de l’affiche?

Depuis l’émergence de la figure du coursier new-yorkais en fixie brakeless, le métier a connu encore de profondes transformations. Le vélo-cargo s’est répandu dans le monde, chez les logisticien.nes, les professionnel.les à vélo ou le grand public, sans que cela n’inspire les cinéastes. Surtout, l’ubérisation est passée par là, et a fait émerger une nouvelle classe de travailleur.euses, largement ignorée.

La dimension sociale de la première génération de film, basée sur une forte conscience de classe, a totalement disparu dans les œuvres apparues depuis les années 80. Si la dimension ouvrière et précaire est toujours présente, il est compliqué d’y rattacher la moindre revendication collective. Nous espérons que cet individualisme n’empêchera toutefois pas de voir à l’écran une vision plus politique, avec l’apparition de personnages féminins et/ou racisés forts qui tracent une voie singulière. Y aura-t-il des auteurs ou autrices pour se saisir du destin d’un.e livreur.se Deliveroo à la manière de Ken Loach par exemple? (Les prémices avec le court de Leonardo Martinelli Fantasma Neon 2021) Ou bien, le troisième âge de la cyclo-logistique à l’écran sera-t-il celui des entrepreneur.euses sociaux, Cyril Dion rencontrant Claude Sautet?

THE END

Avant de refermer ce panorama partiel, nous avions à cœur d’évoquer le vélo le plus célèbre du cinéma : celui du petit Elliott qui s’envole devant la lune avec son nouvel ami extra-terrestre (E.T.). Plus de logistique ici, d’ouvriers mal traités ou de précaires suants et transpirants, mais le monde du conte, de l’enfance, de l’évasion, de la féérie. Décidément le cinéma ne veut pas voir la logistique, activité de l’ombre par excellence.

Bonus : Les notes de la rédaction2

De C à C C C C C

La sortie des usines Lumières C C

Un document d’histoire, un fragment de la Belle Époque.

Le Crime de Monsieur Lange C C C C C

Au-delà de la présence discrète d’un triporteur, un très beau film qui montre la création d’une COOPÉRATIVE de travailleurs !

Le Voleur de Bicyclette C C C C

Sur une intrigue en apparence très mince (un père et son fils cherchent un vélo volé), De Sica invente une nouvelle façon de faire du cinéma : acteurs non-professionels, décors naturels, éclairage naturaliste, et récit qui colle au quotidien, mais trace néanmoins des destins tragiques.

Jour de Fête C C C C

Premier film de Jacques Tati.

Le Triporteur

Pas vu hélas, cet énorme carton de la comédie populaire de l’époque.

Quicksilver

Vu, hélas. Pour celleux qui s’intéressent à la course à la vélo et son histoire, ça reste pertinent, pour celleux qui s’intéresse au cinéma, c’est à éviter.

Kiki la petite sorcière C C C C

Pas le plus connu des Miyazaki, mais un cher à notre cœur, qui reprend plusieurs thèmes du réalisateur : Jeune héroïne farouche et indépendante, l’apprentissage, le passage à l’âge adulte, la plongée dans un nouveau monde.

Dark Angel C C

Avant tout un plaisir nostalgique et un peu coupable. La série a bien moins vieilli que ses congénères de la fin des années 1990 et début 2000 et qui ont contribué à mettre en scène des héroïnes badass et sexy à la fois : Buffy contre les vampires, Alias.

Premium Rush C C

Le canon de la mythologie rock’n roll des coursiers. On en veut un peu à ce film d’avoir inspiré au moins une génération de fixie boy, mais surtout il n’a pas vraiment sût aller au-delà de son sujet de base : l’intrigue reste très générique, et les personnages très stéréotypés. Reste un film d’action potable.

Tomb Raider C

Un divertissement pas antipathique qui ne vous demandera aucun effort intellectuel, mais peut parfaitement remplir un après-midi sans ambition.




  1. Encore un article Mediapart (emoji cri). Sinon Cara Daggett est publiée aux Editions WildProject  

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